Vous avez peut-être entendu parler de l’EMDR par une amie, dans un podcast ou au détour d’un article, souvent avec une pointe de mystère : une thérapie où l’on bouge les yeux ? Ça a l’air étrange, presque trop simple pour être sérieux. Et pourtant, c’est l’une des méthodes les plus étudiées pour soigner les blessures psychiques laissées par des événements difficiles.
Voici, question par question, ce qu’il faut savoir avant de se lancer : d’où vient la méthode, comment se passe une séance, à qui elle s’adresse, et ce que l’on peut raisonnablement en attendre.
Que veut dire EMDR ?
EMDR est l’abréviation anglaise d’Eye Movement Desensitization and Reprocessing, que l’on peut traduire par « désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires ». Le nom est un peu technique, mais chaque mot a un sens :
- désensibilisation, parce que le souvenir devient moins douloureux ;
- retraitement, parce que le cerveau le « range » autrement ;
- mouvements oculaires, parce que c’est la forme de stimulation qui a été utilisée en premier.
La méthode a été mise au point à la fin des années 1980 par la psychologue américaine Francine Shapiro. Elle a depuis été largement étudiée, et elle fait partie des approches recommandées par l’Organisation mondiale de la santé, depuis 2013, pour le stress post-traumatique.
Quel est le principe ?
Lorsqu’on vit quelque chose de très difficile, le cerveau n’arrive pas toujours à « digérer » l’expérience. Le souvenir reste stocké tel quel, avec toute sa charge d’origine : les images, les sons, la peur, la honte, les sensations dans le corps, et parfois une conviction sur soi-même (« je suis en danger », « c’est de ma faute », « je ne vaux rien »).
Ce souvenir mal rangé ne reste pas sagement dans le passé. Des années plus tard, une odeur, un ton de voix, un lieu ou une situation qui lui ressemble peuvent le réactiver. Le corps réagit alors comme si l’événement était encore en train de se produire. C’est ce qui explique certaines réactions qui semblent disproportionnées, et dont nous parlons dans Trauma : quand le corps se souvient.
L’EMDR vise à relancer ce travail de digestion. L’objectif n’est pas d’effacer le souvenir, ni de le transformer en bon souvenir. C’est qu’il devienne un souvenir comme les autres : on se rappelle ce qui s’est passé, mais cela ne déclenche plus la même tempête.
Pourquoi les mouvements des yeux ?
C’est la question que tout le monde se pose. Pendant le travail sur un souvenir, la personne suit du regard un mouvement qui va de gauche à droite. On peut aussi utiliser des sons qui alternent d’une oreille à l’autre, ou de légers tapotements sur les mains ou les épaules. On parle de stimulations bilatérales.
Les chercheurs et chercheuses ne s’accordent pas encore complètement sur la façon dont elles agissent. Une hypothèse fréquemment avancée est qu’elles occupent une partie de l’attention : on reste en contact avec le souvenir, mais sans s’y noyer complètement, ce qui permet de le revisiter avec un peu de recul. Ce qui est mieux établi, c’est l’effet global de la méthode sur les symptômes du stress post-traumatique.
Comment se déroule une thérapie EMDR ?
L’EMDR ne commence jamais par le souvenir le plus douloureux. C’est un point essentiel, et souvent rassurant. Le travail suit plusieurs étapes, que l’on peut regrouper en quatre temps.
1. Faire connaissance. On prend le temps de comprendre votre histoire, ce qui vous amène et ce que vous aimeriez voir changer. On repère ensemble les souvenirs qui semblent encore actifs, mais aussi vos ressources : ce qui vous aide, ce qui vous fait du bien, les personnes sur qui vous pouvez compter.
2. Préparer le terrain. Avant de toucher aux souvenirs difficiles, on construit de quoi vous stabiliser : un « lieu sûr » intérieur, des exercices de respiration ou d’ancrage, des repères pour savoir quand faire une pause. Selon les personnes, cette étape prend une séance ou plusieurs semaines. Elle n’est pas un détour : c’est elle qui rend le reste possible.
3. Retraiter. On choisit ensemble un souvenir précis. Vous le gardez en tête quelques instants, avec l’image la plus marquante, la pensée négative qui l’accompagne et ce que vous ressentez dans le corps. Puis viennent de courtes séries de stimulations bilatérales. Entre chaque série, on fait une pause et on note simplement ce qui vient : une image, une émotion, une sensation, un autre souvenir, parfois rien de particulier. Vous n’avez rien à forcer ni à « bien faire ». Le cerveau fait son travail à son rythme.
4. Refermer et vérifier. Chaque séance se termine de manière à ce que vous repartiez apaisé·e, même si le travail n’est pas fini. Aux séances suivantes, on vérifie ce qui a bougé, et on poursuit si nécessaire.
Est-ce que je garde le contrôle ?
Oui, entièrement. C’est une différence importante avec certaines idées reçues. L’EMDR n’est pas de l’hypnose : vous êtes éveillé·e, conscient·e de ce qui se passe, et vous pouvez parler à tout moment. Vous pouvez demander une pause ou arrêter quand vous le souhaitez. Beaucoup de personnes conviennent d’un signal simple, comme lever la main, dès la première séance.
Vous n’êtes pas non plus obligé·e de raconter le souvenir en détail. Il suffit d’y penser. Pour les personnes qui ont du mal à mettre des mots sur ce qu’elles ont vécu, c’est souvent un soulagement.
Pour qui l’EMDR est-elle indiquée ?
L’EMDR est d’abord connue pour le traitement du stress post-traumatique : après un accident, une agression, des violences sexuelles ou conjugales, un deuil brutal, une catastrophe. C’est dans ce domaine qu’elle a été le plus étudiée.
Elle est aussi utilisée pour des blessures moins spectaculaires, mais tenaces :
- des humiliations ou du harcèlement à l’école ou au travail ;
- un climat familial insécurisant, des critiques répétées dans l’enfance ;
- une rupture, une trahison ou un deuil qui continuent de faire mal ;
- une peur précise qui s’est installée après un événement (de la route, de l’avion, des soins médicaux).
Il n’y a pas besoin d’avoir vécu « un grand traumatisme » pour que des souvenirs pèsent sur le présent. Ce qui compte, ce n’est pas la gravité de l’événement aux yeux des autres, mais la trace qu’il a laissée chez vous.
Y a-t-il des situations où il faut être prudent·e ?
Oui. Certaines situations demandent une préparation plus longue ou un autre point de départ : lorsque les émotions débordent très vite, lorsque l’on a tendance à se « déconnecter » de soi (avoir l’impression d’être hors de son corps, de regarder la scène de loin), lorsque l’on traverse une crise aiguë, ou lorsque la situation de violence est encore en cours. Dans ce dernier cas, la priorité est la sécurité, avant tout travail sur le passé.
C’est justement le rôle du premier temps de la thérapie : vérifier ensemble que le moment est le bon, et adapter le rythme. Si vous avez des problèmes de santé particuliers (épilepsie, troubles de la vue, grossesse), parlez-en en début de suivi : la forme des stimulations peut être ajustée.
À quoi peut-on s’attendre ?
Beaucoup de personnes décrivent la même chose : le souvenir est toujours là, mais il semble plus lointain, plus flou, moins chargé. On peut y penser sans que le cœur s’emballe. Il arrive aussi que de nouvelles pensées émergent d’elles-mêmes, plus justes et plus douces : « ce n’était pas de ma faute », « j’ai fait ce que j’ai pu », « c’est terminé ».
Pendant les séances, des émotions fortes peuvent remonter. C’est normal, et c’est même souvent le signe que le travail se fait. Elles sont accueillies, et elles passent.
Entre les séances, il est fréquent que le travail continue un peu : des rêves plus intenses, des souvenirs qui remontent, une fatigue inhabituelle. On en parle à la séance suivante. Noter ce qui vient dans un carnet peut aider, comme nous l’expliquons dans Écrire pour aller mieux : par où commencer.
Combien de séances faut-il ?
Le nombre de séances varie beaucoup d’une personne à l’autre. Un souvenir isolé, chez quelqu’un qui se sent globalement en sécurité dans sa vie, peut parfois être retraité en quelques séances. Une histoire faite de blessures répétées, souvent depuis l’enfance, demande plus de temps, en particulier pour la phase de préparation.
Méfiez-vous de toute promesse chiffrée à l’avance. Une thérapie sérieuse fait régulièrement le point avec vous sur ce qui change, et ajuste le chemin.
Et en visio, est-ce possible ?
Oui. L’EMDR se pratique aussi à distance, avec quelques adaptations : vous suivez du regard un point qui se déplace à l’écran, ou vous tapotez vous-même vos épaules en alternance (on parle parfois d’« auto-tapotement » ou de « câlin papillon »). Les premières études sur l’EMDR en ligne sont encourageantes. Pour en savoir plus, lisez Thérapie en ligne : comment ça marche, et est-ce que ça marche vraiment ?
Questions fréquentes
L’EMDR, c’est de l’hypnose ?
Non. Vous restez pleinement conscient·e et maître de la séance. Il n’y a ni transe, ni suggestion.
Est-ce que ça fait mal ?
Revenir sur un souvenir difficile peut être inconfortable, et des émotions fortes peuvent surgir. Mais le travail est encadré, préparé et dosé. L’objectif est que chaque séance se termine dans un état apaisé.
Faut-il se souvenir de tout ?
Non. On travaille avec ce qui est là : une image, une sensation, un fragment. Il n’est pas nécessaire d’avoir un souvenir complet et précis de l’événement.
L’EMDR peut-elle remplacer un traitement médical ?
Non. Elle peut compléter un suivi médical, mais ne le remplace pas. Si vous avez un traitement, n’y changez rien sans en parler à votre médecin.
En résumé
L’EMDR n’est ni de la magie, ni de l’hypnose. C’est une méthode structurée, qui commence par la sécurité, avance à votre rythme et vise une chose précise : que le passé cesse de s’imposer au présent. Si vous vous demandez si elle peut vous convenir, le plus simple est d’en parler lors d’un premier échange, sans engagement.



